lundi 24 juillet 2017

Julio Cortázar : Marelle

« La non-communication parfaite, pensa Oliveira. Ce n'est pas tant que nous soyons seuls, ça, on le sait et pas moyen d'y couper. Être seul, en définitive, c'est être seul sur un certain plan où d'autres solitudes pourraient, à la rigueur, établir un contact avec nous. Mais le moindre conflit, un accident de la rue ou une déclaration de guerre, provoque la brutale intersection de plans différents et un homme qui est peut-être une éminence en science ou en sanscrit devient un pépère pour le brancardier qui le relève dans la rue. Edgar Poe sur une brouette, Verlaine aux mains de médicastres, Nerval et Artaud chez les psychiatres de quartier. Que pouvait savoir de Keats l'apothicaire italien qui le saignait et le faisait mourir de faim ? Et, comme il est vraisemblable que les hommes comme eux gardent le silence, les autres triomphent aveuglément, sans mauvaise intention d'ailleurs, sans savoir que cet opéré, ce tuberculeux, ce blessé nu sur un lit, est doublement seul entouré d'êtres se mouvant comme derrière une vitre, dans une autre époque... »

Julio Cortázar, Marelle [1963], Gallimard, coll. « L'Imaginaire », trad. Laure Guille-Bataillon et Françoise Rosset, 1989, p. 107.

vendredi 21 juillet 2017

Jean-Pierre Mocky : Je vais encore me faire des amis !

Passionné par le cinéma américain, Bourvil avait appris l'anglais dans la perspective d'une carrière internationale, amorcée avec L'Arbre de Noël, de Terence Young, dont il partage l'affiche avec William Holden et qu'il avait tenu à postsynchroniser lui-même dans les deux langues. Il se savait atteint d'un cancer de la moelle osseuse, mais c'est sur le tournage de ce film qu'il se mit à en subir les effets dévastateurs. Lors d'une scène, il devait manœuvrer une brouette : se baissant pour s'en saisir, il fut incapable de se relever. On l'emmena aussitôt au fort Carré d'Antibes, ancienne bâtisse militaire équipée d'un centre d'entraînement et d'éducation physique. En vain : tordu de douleur, Bourvil fut hospitalisé à Marseille.

Jean-Pierre Mocky, Je vais encore me faire des amis !, éditions du Cherche-Midi, coll. « Documents », 2015, p. 97.

jeudi 13 juillet 2017

Francis Picabia : Poésie ron-ron

il faut plaire aux gens
mais combien sont-ils
voilà quarante ans qu'ils m'empoisonnent
avec leurs yeux tous les jours la même chose
j'ai l'estomac frissonnant
bizarre et vermoulu
je suis la grande chaleur de midi
dans une nacelle qui plane
sur un plan de géographie brouette
le choléra des temps passés
était plus beau que la guerre
guenille au coin des rues
nourris de pastilles de Vichy
se volatilise dans l'insomnie
en se tordant les bras
ils semblent rire de l'atroce supplice
de leur vie


Francis Picabia, extrait de Poésie ron-ron [1919], in Poèmes, Mémoire du Livre, 2002, pp. 173-174

mardi 11 juillet 2017

Marcel Arnac : Le Brelan de Joie

À ce moment, arrive un gros moine qui clampine et s'époumone à crier :
— Une voiture ! un cheval ! un âne ! Ma part de Paradis à celui qui me portera !
Maître Adam lui demande pourquoi :
— Je suis perdu d'honneur, gémit le moine, si je n'arrive en temps pour ce sermon que je dois faire à Quinquenouille ! Ce n'est qu'à une petite lieue d'ici, mais je suis tourmenté de la goutte nouée et n'avance qu'à la continue !
— Ici, répond le meunier, on ne trouverait pas une brouette ! Sans quoi, frère capucin, je vous aurais mené. Il nous faut aviser d'autre chose. Buvons !
Le penaillon s'y résout à contre-cœur. Il torche son verre en soupirant, mange le fromage comme à regret, et demande, les larmes aux yeux, quelle est la suite...

Marcel Arnac, Le Brelan de Joie, Bernard Grasset, 1924, pp. 171-172.

mercredi 5 juillet 2017

Jules Renard : Nos frères farouches, Ragotte (2)

BONNARD

Il est atteint comme la Dame aux camélias et ne se croit pas malade. Il sort tête nue, poitrine découverte et pousse devant lui, avec effort, un tonneau sur une brouette.
— Vous êtes imprudent, Bonnard !
— Le médecin m'a dit que j'allais mieux.
[...]
— Reposez-vous plutôt !
— Oh ! non, non, s'écrie Bonnard. En voilà assez ! On me traiterait de feignant.
Son cri le fait tousser ; il s'assied sur le brancard de sa brouette.
— Il faut rentrer à la maison, Bonnard !

Jules Renard, Nos frères farouches, Ragotte [1908], Balland, coll. « Renaissances », 1992, pp. 147-148.

Jules Renard : Nos frères farouches, Ragotte

Laveuse

Mais la grosse affaire, dans la vie de Ragotte, a toujours été le lavement du linge des autres.
Ce qui lui va le mieux, c'est d'aller à la rivière et d'en revenir. Pour qu'elle ait son air le plus naturel, il faut qu'elle soit en laveuse. Sa brouette devant ou sa hotte sur le dos, sa boîte sous un bras, le tapoir et la planche à laver sous l'autre, la mettent à l'aise et lui servent de contenance.
Elle s'adapte si bien à sa brouette qu'elles iraient toutes deux à la promenade, s'il arrivait à Ragotte de se promener. Et Ragotte est tellement lasse, des fois, quand elle revient de la rivière, qu'elle a l'air d'être ramenée par la brouette.

Jules Renard, Nos frères farouches, Ragotte [1908], Balland, coll. « Renaissances », 1992, pp. 31-32.

Jules Renard : Poil de Carotte

MADAME LEPIC

Quel âge avez-vous donc, déjà, Honorine ?

HONORINE

Soixante-sept ans depuis la Toussaint, madame Lepic.

MADAME LEPIC

Vous voilà vieille, ma pauvre vieille !

HONORINE

Ça ne prouve rien, quand on peut travailler. Jamais je n’ai été malade. Je crois les chevaux moins durs que moi.

MADAME LEPIC

Voulez-vous que je vous dise une chose, Honorine ? Vous mourrez tout d’un coup. Quelque soir, en revenant de la rivière, vous sentirez votre hotte plus écrasante, votre brouette plus lourde à pousser que les autres soirs ; vous tomberez à genoux entre les brancards, le nez sur votre linge mouillé, et vous serez perdue. On vous relèvera morte.

HONORINE

Vous me faites rire, madame Lepic ; n’ayez crainte ; la jambe et le bras vont encore.


Jules Renard, Poil de Carotte [1894], Flammarion, coll. « GF », 1965, p. 63

[contribution de Florian Ferré]

Julio Cortázar : Marelle

« La non-communication parfaite, pensa Oliveira. Ce n'est pas tant que nous soyons seuls, ça, on le sait et pas moyen d'y couper. Ê...